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Éditorial
Éditorial
par Hélène Carrère d’Encausse
Discours du 7 février 2019
Mesdames, Messieurs,
En 1694, l’Académie française faisait au roi l’offrande de la première édition de son Dictionnaire. 325 ans plus tard, quelques années après la parution du tome III de la neuvième édition, quelques-unes avant la parution du dernier tome de cette même édition, nous sommes heureux de présenter aujourd’hui le nouveau moteur de recherche qui permettra une meilleure consultation de nos travaux. Si, dans le détail, cet évènement marque une forme de rupture dans l’histoire de notre Compagnie, il s’inscrit, quant au fond, parfaitement bien dans la longue histoire de celle-ci. Depuis 1694, huit autres éditions se sont succédé et leur parution fut toujours un grand évènement puisque chacune d’elles fixait l’état de la langue d’une époque. Cette longue inscription dans le temps pourrait amener certains à croire que notre maison est un lieu de tradition, et ils auraient parfaitement raison, mais pourrait aussi les amener à penser qu’elle est imperméable aux changements, et ils auraient bien tort. D’une édition à l’autre, notre Dictionnaire a enregistré, balisé et mis en forme les modifications proposées par l’usage. L’Académie française a ainsi, en quelque sorte, officialisé les changements orthographiques voulus par la langue. Elle a noté que ceux-ci se ralentissaient peu à peu, non parce qu’elle aurait eu quelque volonté de figer la langue, mais parce que le formidable développement de l’instruction et de l’écrit, à partir du xixe siècle, a concouru à l’ancrage des formes lues et apprises, et cet ancrage s’est peu à peu transformé en attachement profond à ces mêmes formes.
Mais si l’histoire de notre Dictionnaire est, sur les principes, celle du respect d’une doctrine très tôt énoncée, l’édition présente est aussi, d’une certaine manière, celle de profonds bouleversements : la première édition comptait environ 18 000 mots ; la huitième, parue en 1935, 31 934. Il y en a déjà plus de 40 000 dans la neuvième et quand cette dernière touchera à son terme, c’est entre 55 000 et 60 000 mots qu’elle comptera. Le nombre de mots à définir aura donc augmenté d’environ 25 000 entre cette édition et la précédente, alors qu’il ne s’était accru que de 14 000 entre la première et la huitième. Comment expliquer un tel accroissement ? Serait-ce à dire que la Compagnie a renoncé au principe qu’elle énonçait dans sa première préface : l’Académie a jugé qu’elle ne devoit pas y mettre [… ] les termes des Arts & des Sciences qui entrent rarement dans le Discours ? Non, elle est restée fidèle à elle-même ; c’est le monde qu’elle a, d’une certaine façon, à présenter dans son Dictionnaire qui a changé. Du reste, les premiers germes de ce changement se trouvaient déjà dans cette première édition, comme en témoigne cette forme, sinon de repentir, au moins d’hésitation au sujet de ces termes scientifiques, que l’on peut lire à la fin de cette même préface : L’Académie n’ayant pas jugé à propos de donner place dans son Dictionnaire aux termes particulierement attachez aux Sciences & aux Arts pour les raisons qui ont esté dites, quelques Académiciens ont creu qu’ils feroient un ouvrage utile & agreable d’en composer un Dictionnaire à part : Et comme ils l’ont fait avec beaucoup de soin, il y a lieu de croire que le Public sera content de leur travail.
Si ce choix d’écarter les termes des sciences et des arts (en sachant que ce mot a aussi le sens de « technique ») pouvait être recevable en 1694, ce n’était plus guère le cas au siècle suivant, le siècle des Lumières, celui où l’on publiait justement, de 1751 à 1772, le Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, à l’élaboration duquel contribuèrent d’illustres académiciens, comme d’Alembert, Montesquieu ou Voltaire, et qui passa dans l’histoire sous le nom d’Encyclopédie. Aussi n’est-il guère étonnant qu’au mitan de cette publication, en 1762, on ait pu lire dans la préface de la quatrième édition : Les sciences & les arts ayant été plus cultivés & plus répandus depuis un siècle qu’ils ne l’étoient auparavant, il est ordinaire d’écrire en François sur ces matières. En conséquence plusieurs termes qui leur sont propres, & qui n’étoient autrefois connus que d’un petit nombre de personnes, ont passé dans la Langue commune. Deux siècles et demi plus tard, nous pouvons faire nôtre cette profession de foi ; c’est en partie ce formidable développement des sciences, l’entrée dans l’usage de milliers de termes ressortissant à ces disciplines qui explique l’accroissement sans précédent du nombre de mots de cette édition ; c’est aussi ce qui explique la lente progression de notre ouvrage : jamais nous n’avons eu autant de termes nouveaux à définir.
J’ai parlé de l’usage, notre souverain maître. Dire l’usage : cette mission, l’Académie se l’est assignée et elle l’a revendiquée dès sa création. C’est un choix qu’elle formulait déjà dans la préface de la première édition et qu’elle a constamment réaffirmé dans les huit suivantes. D’un texte à l’autre, on variait les mots pour le dire, mais on ne changeait rien quant au fond.
Usage, ce nom est lié étymologiquement à un autre mot, qui fut, lui aussi, toujours un phare guidant l’action de l’Académie : l’adjectif utile. Cette dernière l’affirmait déjà dans la préface de la première édition de notre Dictionnaire : Le Dictionnaire de l’Académie ne sera pas moins utile, tant à l’esgard des Estrangers qui aiment nostre Langue, qu’à l’esgard des François mesmes qui sont quelquefois en peine de la veritable signification des mots, ou qui n’en connoissent pas le bel usage, & qui seront bien aises d’y trouver des esclaircissemens à leurs doutes. Cette volonté de servir était aussi celle de l’un des premiers académiciens, Vaugelas. Il fut moqué par Molière qui, dans Les Femmes savantes, en fait un censeur dogmatique. Et quand on présente son œuvre, on mentionne en général ses Remarques sur la langue française, en omettant le plus souvent la suite du titre : utiles à ceux qui veulent bien parler et écrire.
Mais dans un premier temps, si l’Académie fut utile, c’était essentiellement à une petite élite lettrée et qui avait les moyens de s’offrir son Dictionnaire. Les premières éditions étaient, il faut le reconnaître, peu accessibles. Vendues en faible nombre, elles étaient d’une consultation difficile, et, qui n’avait pas à proximité de son domicile une grande bibliothèque, n’y avait pas accès. Il convient cependant de ne pas oublier que cela changea peu à peu et que ce qui était écrit dans son Dictionnaire bénéficia, pour sa diffusion, d’aides précieuses ; en particulier les éditeurs et l’Éducation nationale. Ceux que nous appellerions aujourd’hui « des relais d’opinion », Ambroise Firmin-Didot les évoque dans un texte paru en 1868 et intitulé Observations sur l’orthographe ou ortografie française. On y lit : « Mais l’Usage, que l’Académie invoquait jusqu’en 1835 [c’est la date de la sixième édition, la septième parut en 1877] comme sa règle, n’a plus aujourd’hui de raison d’être ; le Dictionnaire est là qui s’oppose à tout changement : chaque écrivain, chaque imprimerie, s’est soumis à sa loi : elle est gravée ; les journaux, par leur immense publicité, l’ont propagée partout ; personne n’oserait la braver. Ainsi tout progrès deviendrait impossible, si l’Académie, forte de l’autorité qu’elle a justement acquise, ne venait elle-même au-devant du vœu public en faisant un nouveau pas dans son système de réforme, afin de rendre notre langue plus facile à apprendre, à lire et à prononcer, surtout pour les étrangers. »
L’éditeur avait tort d’opposer l’Académie et l’usage ; s’il en fallait une preuve, il suffirait de rappeler qu’une partie des rectifications qu’il proposait furent validées quelques années plus tard par l’Académie, non du fait d’un quelconque caprice, ni pour rendre hommage à ce grand éditeur, mais bel et bien parce que l’usage voulait qu’il en soit ainsi.
Mais ces relais sont aujourd’hui moins sûrs et malgré les travaux de l’Académie, nombre de personnes qui ont à parler le français, mais plus encore à l’écrire doutent quand il faut prendre la parole ou coucher un texte. La situation n’est pas nouvelle ; cette insécurité linguistique, Flaubert en a témoigné dans une page fameuse de Bouvard et Pécuchet qui se termine ainsi : « Littré leur porta le coup de grâce en affirmant que jamais il n’y eut d’orthographe positive, et qu’il ne saurait y en avoir. Ils en conclurent que la syntaxe est une fantaisie et la grammaire une illusion. » Si j’aime à citer cette page, outre le plaisir de faire entendre les mots de ce génie, c’est aussi parce que, parmi les points de langue qui arrêtent nos deux héros, il en est qui, plus d’un siècle plus tard, continuent à poser des problèmes et que l’Académie traite dans une des rubriques figurant sur son site, intitulée Questions de langue. La pédagogie, décidément, est bien affaire de répétition.
J’ai dit tout à l’heure que la multiplication des écrits avait jadis contribué à fixer la langue ; nous constatons aujourd’hui, à l’inverse, que leur prolifération désordonnée risque de la saper dans ses bases mêmes ; il convient donc de donner à chacun ce socle de langue commune, qui n’est, bien sûr, pas toute la langue. Comment en serait-il autrement dans un monde où, aux dires des entomologistes, existent plus d’un million d’espèces d’insectes. La tentation de l’exhaustivité serait une chimère où se diluerait et se perdrait cette idée même de langue commune à laquelle nous sommes si fortement attachés. Il n’est pas question de la brider, mais simplement de donner à tous un trésor de mots, de locutions, d’expressions, mais aussi de recommandations grammaticales dans lequel ils pourront puiser en toute confiance. Et pour que cela soit possible dans notre monde, il fallait que notre Dictionnaire fût accessible au plus grand nombre. Dans la préface de 1694, on lisait encore que l’Académie accueillerait toutes les remarques qui pourraient être faites pour améliorer son Dictionnaire afin de le rendre plus utile & de répondre plus dignement à l’attente du public. Pour toucher le plus grand nombre il fallait changer nos modes de diffusion ; le papier ne suffisait plus. Suivons donc ce mot fameux de Jaurès : « C’est en allant vers la mer que le fleuve reste fidèle à sa source » ; c’était donc en changeant ce qui devait l’être que nous resterions fidèles à nous-mêmes. C’est pourquoi l’Académie avait souhaité, à la toute fin du siècle dernier, que son Dictionnaire fût en libre accès sur l’internet. L’informatique a modifié notre manière de travailler, elle modifie aussi la manière qu’ont tous ceux qui le désirent d’utiliser nos travaux. Aujourd’hui, grâce à l’informatique, ils sont à tous moments et en tous points du monde à la disposition de chacun. Nous savons qu’ils sont fréquemment consultés. Nous en avons un indice certain par l’important courrier qui arrive à l’Académie, qu’il s’agisse de lettres transmises par voie postale ou par voie électronique, puisque c’est de plus de cent pays que l’on nous interroge.
Mais cet outil était perfectible, nos correspondants nous l’écrivaient fréquemment, ils se plaignaient de la lenteur des outils permettant de lire les définitions de notre Dictionnaire, regrettaient qu’il soit impossible d’avoir accès à l’ensemble des éditions précédentes, ou trouvaient dommage de ne pouvoir plus facilement prendre connaissance de l’ensemble de nos travaux. Ces remarques ont été entendues et le nouveau moteur de recherche qui va vous être présenté répondra à toutes ces attentes et en préviendra bien d’autres. En donnant à nos lecteurs de meilleurs outils pour nous lire, pour leur exposer nos travaux, nous poursuivons une tâche entreprise il y a 384 ans et qui vit son premier aboutissement il y en a 325. Nous nous inscrivons dans une longue histoire, mais si cette longue histoire nous permet d’avoir un intéressant recul sur la vie de notre langue, elle nous apprend aussi que ce jour n’est en rien une fin, pas plus que ne le sera d’ailleurs celui qui verra l’achèvement de la présente édition. S’il fallait emprunter une conclusion à un académicien, nous pourrions dire, parodiant Valéry, les mots, les mots toujours recommencés, puisque nous ne pouvons ni nous reposer ni dire, comme Chateaubriand à la fin des Mémoires d’outre-tombe, « Grâce à l’exorbitance de mes années, mon monument est achevé ». Dire l’usage, c’est accepter d’être Sisyphe et de reprendre sans fin une tâche dont on sait qu’elle ne sera jamais terminée. Mais rien ne nous interdit quelque joyeuse pause et de nous réjouir quand nous réussissons à pousser notre rocher un peu plus loin, quand nous atteignons une étape nouvelle. C’est pourquoi il me plaît, pour conclure, de remercier Laurent Catach, le maître artisan de ce nouvel instrument, mais aussi Jean-Mathieu Pasqualini et Florence Monier qui ont régulièrement collaboré avec lui et, bien sûr, le professeur Yves Pouliquen, responsable de ce projet numérique.
Hélène Carrère d’Encausse
Secrétaire perpétuel